La condition paysanne au tournant du 1er millénaire

Dans la première partie du moyen-âge, du 7ème au 10ème siècle, grâce au réchauffement climatique de l’Europe en général, on constate une croissance de la production agricole accompagnée d’un essor limité, mais certain, des échanges et de la circulation monétaire. Un tel mouvement contrarie, à long terme, le maintien des hiérarchies sociales traditionnelles car les deux tiers des paysans sont libres et échappent de plus en plus à l’autorité seigneuriale. Ceci étant, on rencontre encore beaucoup de serfs au début de notre millénaire, ainsi au 10ème siècle, les scribes chargés de coucher les actes de vente de terres ne mentionnent pas les populations parce qu’elles sont attachées par destination à une terre et vendues avec elle, leur statut demeure celui des colons antiques du Bas Empire. Les serfs sont « les hommes naturels » du domaine où ils sont nés, soumis aux ordres du propriétaire qui fixe les services qu’ils doivent, ils sont corvéables à plaisirs. On trouve tel monastère, qui ayant « vendu » un forgeron et sa famille en 1061 à Guillaume d’Ox à Lézat, stipulait qu’à la mort de celui-ci, l’homme et ses enfants reviendront au monastère…

Les serfs, du latin servus qui veut dire esclave, seront jusqu’au 12ème siècle la propriété d’un maître, qui pouvait être un noble, un dignitaire ecclésiastique ou une institution religieuse comme un monastère. Puisque leur domicile et leur travail étaient légalement attachés à la terre, les serfs étaient compris dans tout transfert de propriété terrienne. Le seigneur, en échange, était obligé de protéger ses serfs contre le pillage des brigands ou d’autres seigneurs, et leur devait une assistance alimentaire. Ils cultivaient et moissonnaient la terre du seigneur mais en contrepartie, ils étaient autorisés à travailler une partie de la terre pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, et devaient effectuer des versements en nature et en espèces au seigneur sur leurs propres revenus. Ils ne pouvaient se marier sans autorisation et un paiement était nécessaire pour obtenir la permission de marier leurs filles en dehors de la seigneurie, c’était le formariage. Leurs biens ne leur appartiennent pas, leur condition est héréditaire, ils doivent s’acquitter de droits de succession, ou mainmorte, de droits d’usage des moulins à farine et des fours à pain du seigneur et pour divers autres services comme le transport par charrette. Bien que descendant de l’esclave domestique de l’époque romaine, le servage différait de l’esclavage : les serfs possédaient certains droits légaux et protections, et ne pouvaient en principe être vendus en dehors de leur terre. Leur sort était meilleur que celui des esclaves qui tendaient à disparaître. L’attachement du serf à sa terre le stimulait tout de même puisque son « revenu » était fonction de son travail et il se trouvera des serfs plus aisés que certains petits propriétaires.

 

Mais les droits du maître sont considérables à cette époque, le droit de cuissage est celui qui est toujours cité, mais il y en a de plus définitifs comme le droit de mise à mort par exemple. Pour ce qui est du droit de cuissage, sachez que tout d’abord les mœurs de l’époque étaient plus libres que maintenant et que les nouvelles mariées arrivaient très rarement pures au mariage, l’inceste était courant et peu condamné, frères et sœurs, pères et filles, mères et fils, cousins et cousines, nièces et oncles, neveux et tantes se mélangeaient facilement et copulaient allègrement. D’autre part, en dehors de la famille, il était courant pour des adolescents d’avoir des relations sexuelles, alors passer dans le lit du maître était presque un aléa plutôt bien accepté. De plus tous les maîtres ne devaient pas abuser de leurs serves et toutes les serves ne devaient pas être abusées… Par contre lorsque l’Eglise arrivera à interdire l’inceste et à sacraliser la virginité des jeunes filles, le droit de cuissage deviendra intolérable et sera combattu vivement par les paysans.

 

Des moines rachèteront deux cents sous un homme et une femme à un seigneur qui menaçait de les pendre, ce qui prouve une fois encore que l’Eglise intervient dans la vie sociale et qu’elle tente d’inculquer une certaine morale à cette société médiévale dure et autoritaire… La dureté de certains maîtres provoquait des « évasions » de serfs ou d’esclaves, à pure perte bien souvent, mais pas toujours. Les esclaves, qui se sauvaient de chez leur maître bien que soumis au droit de forfuyance, permettant à leur maître de les faire rechercher dans tout le royaume, et qui trouvaient refuge dans des villes libres ayant une charte telle que celle de Donezan, Pamiers, Toulouse, étaient protégés. Et malgré les procès intentés par les anciens maîtres, la ville avait toujours gain de cause… Un procès sera intenté en 1203 à un homme, Pierre de Verfeil, fabriquant d’outres à Toulouse durant la mauvaise saison et pendant l’été agriculteur à Verfeil, où il était tenu pour serf… On trouvera encore un acte en 1209 dans lequel le conseil des chevaliers de la ville de Lautrec affranchit un serf….

 

 

Louis II, roi capétien du royaume franc reconnaît la nécessité d’adoucir la dureté de la domination exercée sur les serfs, on a retrouvé une charte de 1152 relative à l’affranchissement d’un serf:

 

« Un décret de la divine bonté a voulu que tous les hommes ayant la même origine fussent doués
dès leur apparition d’une sorte de liberté naturelle. Mais la Providence a permis
aussi que certains d’entre eux aient perdu, par leur propre faute, leur première dignité
et soient tombés dans la condition servile.
C’est à notre Majesté Royale qu’il est donné de les élever de  nouveau à la liberté. »

 

Libérer des serfs consistait en fait à les libérer de la mainmorte et du formariage, et à les rendre tenanciers des terres qu’ils cultivaient, mais les seigneurs ou rois ne libéraient pas les serfs par pure philanthropie: chaque serf devait racheter sa liberté… Et il ne faut surtout pas croire que les serfs y trouvaient toujours leur compte en ces temps si durs. Ainsi en 1174, l’appui du roi Louis VII avait permis aux serfs du Laonnais de s’organiser en une commune fédérative de dix-sept villages. Ceci s’était réalisé contre la volonté du clergé local à qui appartenait une partie de ces villages. Le roi leur avait donné une charte communale, toute semblable à celle qui régissait les bourgeois de Laon. L’évêque de Laon, Roger de Rozoi, aidé par les seigneurs de la région, prit sa revanche trois ans après: il cerna les anciens serfs près de la localité de Comporté, et fit une effroyable boucherie.

Quand Philippe Auguste devint roi, en 1180, les malheureux paysans étaient retombés sous le joug de leur évêque. En 1185, les rigueurs et les exactions devinrent à ce point intolérables qu’ils décidèrent de porter leurs réclamations au Roi. Philippe Auguste qui avait à se plaindre de l’évêque de Laon, se fit médiateur; il fixa le chiffre des tailles que l’évêque était autorisé à percevoir sur ses sujets et le taux de redevances auxquelles les serfs étaient assujettis envers deux officiers de l’évêque, le vidame et le prévôt. De plus il institua deux échevins, pris parmi eux, chargés de répartir les tailles et de juger tous les différents qui pourraient s’élever entre eux et l’évêque. Les villageois demandaient davantage: la commune. Le roi la leur rendit. Mais en 1190, partant pour les croisades et désireux de plaire au clergé, il la supprima. Mais la ténacité des paysans qui voulaient s’affranchir égalait au moins celle du clergé qui entendait rester le maître. Au début du 13ème siècle, les dix-sept villages, toujours cruellement opprimés, firent une tentative d’émigration en masse sur la terre du seigneur voisin. Elle ne réussit pas, le seigneur ne souhaitant pas entrer en conflit avec l’évêque, fit revenir de force les serfs dans les villages d’origines. Deux ans après, en 1206, les serfs tirèrent parti d’une brouille survenue entre l’évêque et le chapitre de Laon. Ils trouvèrent le moyen de se faire protéger par les chanoines. Un procès eut lieu entre les deux parties et les juges rendirent un arrêt qui était un désastre pour l’évêque. Ils donnèrent raison aux serfs et remettaient les choses en l’état où elles étaient en 1185.

Il existait partout ce genre de situation et l’affranchissement de tous les serfs ne se fit pas sans résistances, les seigneurs et le clergé ayant trop à perdre dans cette évolution… Les pays du nord seront les derniers à affranchir leurs serfs.

Au fil du temps, les paysans libres, en se pliant aux obligations des seigneurs locaux se rapprocheront des conditions de vie des serfs qui eux deviendront plus autonomes, et à terme une seule classe persistera, libre mais pauvre le plus souvent…
Les vilains étaient nommés ainsi depuis l’époque romaine, ils étaient d’anciens esclaves affranchis à qui on concédait un lopin de terre dans une villa. Le vilain contrairement au serf est corvéable à bone, qui veut dire borne dans le sens de fixe alors que le serf l’est à merci ou à plaisirs. D’ailleurs le mot bone a donné: abonné, que nous connaissons tous.

Dans certaines régions du royaume des serfs existeront encore lors de la révolution de 1789…

 

Les vilains tenaient des manses ou mas, ce sont des tenures, c’est à dire des terres concédées contre des redevances à la fois en argent, en nature, de la volaille bien souvent, et en services avec des corvées de tous genres.
L’appauvrissement des seigneurs au cours des deux siècles qui viennent permettra à certains paysans libres de racheter leurs terres comme le feront les bourgeois et les commerçants plus tard. Ces vilains du sud étaient souvent aisés et on dit que le plus riche des paysans du nord avait une condition d’esclave en comparaison…

 

Les puissants utilisent, en ce début du deuxième millénaire, leur situation dominante pour détourner vers eux une part considérable des fruits de l’expansion en imposant aux paysans libres des prélèvements systématiques: ce sont les redevances seigneuriales ou banales. Tout commence par des violences et des rapines dont la finalité est d’asseoir un paiement régulier, institutionnalisé, accepté par les assujettis, selon la technique du racket.
Bien des paysans entrent sans doute volontairement dans la dépendance d’un seigneur pour s’assurer sa protection et se garantir de la brutalité des autres. Ces vastes territoires se révèlent mal adaptés pour assurer la régularité des prélèvements seigneuriaux, lesquels supposent un contrôle étroit des sujets, dont la défense oblige aussi une protection rapprochée ; ainsi naquit la féodalité…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


4 + cinq =