Réflexions sur la vie communautaire aujourd’hui

« Autrefois, les gens se parlaient. » … «Aujourd’hui, on ne communique plus. »…. «On ne connaît plus son voisin….»

Qui n’a entendu proférer ces lamentations sur les dégâts de l’individualisme, les solitudes urbaines, les effets néfastes de la télévision ou d’internet, l’éclatement de la famille et des communautés de travail… ?
On pourrait démentir ces affirmations par d’autres clichés: l’explosion du nombre de téléphones mobiles, les réseaux sociaux sur le Net, l’essor continu des associations, les néo-bistrots et le renouveau des fêtes de village… Mais, au-delà des impressions et des stéréotypes, qu’en est-il exactement des relations interpersonnelles dans la France d’aujourd’hui ? Y a-t-il déclin, stabilité ou recomposition permanente des relations sociales ? Par sociabilité, on entend l’ensemble des relations sociales «qui se déploient pour elles-mêmes», c’est-à-dire qui n’ont pas de fonctions utilitaires. Se retrouver entre amis, parler à son voisin, participer à un club, une association, échanger sur les réseaux sociaux du Net, voilà autant d’occasions de nouer des relations « électives » ou « affinitaires », comme le disent aujourd’hui les sociologues.

 

Comment évolue la sociabilité ?

 

Les faits sont bien établis: la sociabilité est très différente selon les étapes de la vie. Elle est très homogène socialement. Elle croît selon l’échelle sociale. Mais comment évolue-t-elle dans le temps?  L’allongement de la jeunesse et le dynamisme des nouveaux retraités contribuaient plutôt à augmenter – pour ces âges – le nombre et la fréquence des relations.

 

Qu’en est-il de la population en général ?

 

Le diagnostic est délicat à établir car, comme le signalent A. Degenne et M. Forsé, «il est difficile de comparer strictement les données à plusieurs dates pour juger des évolutions ». Faute de données statistiques comparables sur le long terme, on peut, en contrepartie, faire l’hypothèse raisonnable que les transformations de la famille, de l’emploi, des loisirs, de l’habitat «n’ont pas été sans conséquences sur les rapports de sociabilité».
La famille est l’un des premiers ancrages de la sociabilité. On connaît les mutations subies depuis un quart de siècle: baisse du nombre de mariages, augmentation des divorces et des unions libres, croissance du nombre de personnes seules et de familles monoparentales et recomposées. N’y a-t-il pas là des signes évidents d’une « désagrégation » des liens familiaux ?
En fait, les spécialistes font un diagnostic plus contrasté. D’un côté, il y a bien une «dés institutionnalisation » de la famille, c’est-à-dire une fragilisation des normes du mariage. Mais de l’autre, on observe que la communication dans le couple et entre parents et enfants s’est renforcée. En bref, les relations affectives ont pris le pas sur la norme. Une enquête récente sur les échanges entre parents et enfants montrent que 96 % des enfants parlent avec leurs parents de leurs études, du travail, des livres qu’ils ont lus, des films qu’ils ont vus, de questions d’argent, de vie sentimentale, de politique; 50 % abordent régulièrement 3 ou 4 de ces thèmes. Le temps n’est plus où jeunes et parents se côtoyaient sans échanger. Les liens familiaux sont plus fragiles, mais la communication est plus forte. Une autre évolution est à prendre en compte: la multiplication des divorces et des familles « recomposées ». Elles ont singulièrement compliqué les réseaux d’alliance et de parenté. Des pères divorcés sont éloignés de leurs enfants. Ceux-ci vivent désormais avec des partenaires nouveaux: demi-frères, beau-père…
De nouvelles alliances aux imbrications complexes se constituent, que les données statistiques globales permettent difficilement de mesurer.

Concernant les liens avec les membres de la parenté (cousins, beaux-frères, grands-parents), les données disponibles ne permettent pas de mesurer leur évolution sur dix, vingt ou trente ans. On peut simplement supposer que la mobilité géographique croissante tend à éloigner les membres de la parenté, alors que la généralisation du téléphone, de l’email, ou des transports les rapproche au contraire.

 

 

Que se passe-t-il en milieu rural ?

 

Si les réseaux sociaux et toutes les formes de communication mises à disposition via Internet ont considérablement désenclavé les campagnes, il n’en est pas moins vrai que la fréquence des contacts « physiques » est toujours moins développée que dans les communautés urbaines. Le nombre ne faisant pas la qualité, on peut estimer que le milieu rural favorise des contacts moins anonymes et fugaces que dans le milieu urbain. L’isolement est moins fréquent, tout le monde connaissant tout le monde. Quoique… les personnes en milieu rural sont aussi de plus en plus absorbées par la télévision et Internet… Ceci étant, les relations interpersonnelles, même si elles ne sont pas plus nombreuses qu’en milieu urbain, sont réelles car l’anonymat n’existe pas ou peu. L’échange verbal et physique est donc plus important en milieu rural… Qu’en est-il de ses effets ? La promiscuité et la fréquence élevée des rencontres dans le milieu rural ont des conséquences positives et négatives ; positives car elles favorisent l’échange, négatives car elles favorisent les conflits. On doit trouver beaucoup plus de clans antagonistes en milieu rural, alors que l’on trouve énormément de clans s’ignorant l’un l’autre en milieu urbain.

 

Que se passe-t-il à Bondigoux ?

 

Nous sommes dans une ruralité assumée et en même temps dans une urbanité subie du fait de la proximité de la métropole toulousaine. La ruralité d’antan existe plus par la mémoire que par les faits. Un seul agriculteur Bondigounais perdure alors que le reste de la population est aujourd’hui composé de retraités chercheurs d’emploi, mères ou pères au foyer, et d’actifs dits « classiques », travaillant quasiment tous hors de la communauté.
Contrairement au milieu urbain, aucun centre de vie sociale organisée n’existe à Bondigoux, hormis la mairie, le comité des fêtes, une association ett le restaurant-épicerie de la Forge. Il y a seulement cinquante ans, l’entraide entre les agriculteurs permettait cet échange qui cimentait avec plus ou moins de bonheur notre communauté. Aujourd’hui, les « inactifs » ont un handicap pour vivre socialement à Bondigoux de par cette absence de lieu ou d’excuse de rencontre. Alors que le milieu urbain multiplie ces rencontres dans un anonymat parfois effrayant. Quelles en sont les conséquences ici, à Bondigoux ?  Personne n’est responsable de cet état. Tout le monde peut changer les choses, mais comment ?

 

Tout d’abord, rappelons-nous que cette situation nouvelle oblige les actifs à une schizophrénie assez particulière. Urbains la journée, ruraux le soir et le temps des weekends ou de vacances, ils oscillent entre deux comportements. Un trop plein de rencontres la journée de la semaine qui peuvent parfois être plus des situations agressives qu’apaisantes, et un vide le soir, et les weekends qui au départ répare et apaise mais qui avec le temps peut faire que la relation que l’on bâtit avec notre village soit une relation d’indifférence et de désintérêt pour ce qui s’y passe.

La vie sociale de la journée bondigounaise est seulement « animée » par les inactifs et, le reste du temps, par un mix d’actifs et d’inactifs. Je mets   volontairement à part l’agriculteur qui, s’il n’influe pas directement sur la vie sociale, en est pourtant un acteur très important car il est l’artisan du modelage de l’espace dans lequel nous évoluons tous. Le choix des cultures et le rythme des changements entre labourages, semailles et moissons sont les vecteurs des changements cycliques de notre horizon visuel, qui impactent nos comportements. De plus, il représente toujours un passé récent qui a prédéterminé les actions et rythmé la vie des retraités d’aujourd’hui. Il est le vecteur de la nostalgie romantique d’une époque que très peu d’entre nous ont connu.

Partagé entre ruralité et urbanité, le Bondigounais a tendance à vivre dans un monde restreint composé de sa famille et de quelques amis issus du village ou pas, laissant de côté le reste de la communauté sans pour autant s’en désintéresser complètement. Mais il connait moins aujourd’hui les soucis, peines et joies des autres bondigounais que jadis ; on peut en conclure que le réseau social local se distant peu à peu.

Les échanges, le grand brassage de la population n’ont lieu que lors de notre fête locale, et, lors des mariages, baptêmes et enterrements, d’où une certaine difficulté à rencontrer l’autre, à partager avec lui des idées, projets où interrogations communes… On dirait, et là ce n’est qu’un sentiment personnel, que nous sommes partagés entre l’envie de développer nos relations et échanges et la volonté de rester sur son quant à soi pour ne pas paraître intrusif dans un milieu ou la fragilité des relations pourrait être mise en péril… De plus, la réalité de la vie nous contraint à limiter ces relations « extra noyau dur » par manque de temps et d’espace de rencontres… Que faire ?

Tout d’abord interrogeons-nous sur ce que nous voulons faire et pourquoi nous voulons le faire, et après nous saurons comment le faire…

 

Comment vivre ensemble à Bondigoux ?

 

D’abord, et c’est une possibilité, devons-nous nous satisfaire de la situation actuelle ? Pourquoi pas… Elle doit convenir à une partie d’entre nous, qui n’est pas en demande d’une vie communautaire développée. Sommes-nous en manque de relations sociales ? Le savons-nous seulement ? Devons-nous accepter l’irréversibilité d’un glissement vers des relations sociales urbaines ? dans ce cas, pour les nouveaux arrivants, quel intérêt d’avoir fui la ville ? Et pour les anciens, comment vivent-ils l’évolution de relations raréfiées et déshumanisées ? Et puis, quel sens donner à des relations de type urbain dans un milieu rural ? Devons-nous tous vivre avec l’autre de la même façon, en prenant pour modèle la vie sociale urbaine ?

Que de questions !! Et quelles réponses à tout ça ?

Pourquoi devrions-nous essayer de vivre dans une structure plus communautaire ? Pour vivre ensemble déjà.

Le vivre ensemble est plus qu’un slogan. Vivre ensemble c’est construire du lien entre les êtres humains, à petits pas. Vivre ensemble ne va pas de soi et il faut se répéter que cela s’apprend et s’entretient pour y arriver. On pourrait décliner un certain nombre de définitions de ce vivre ensemble ; c’est promouvoir des valeurs, développer la solidarité, prévenir les conflits, respecter les cultures, renforcer la volonté des individus à être des acteurs…

Devant la grande diversité de cette notion de vivre ensemble, se pose la question de la nature du champ d’action. Elle est diverse et recouvre autant la vie sociale et familiale du citoyen, qu’elle concerne et implique les élus locaux, les jeunes et les moins jeunes. Elle implique surtout que tout un chacun soit acteur du vivre ensemble. Vouloir vivre ensemble, c’est déjà chercher à créer du lien tout en s’interrogeant sur le comment et tout naturellement sur les règles communes permettant de le faire vivre.

 

Vivre ensemble c’est accepter les différences, c’est accepter des règles de vie, c’est avoir le souci de l’autre, c’est construire des modes relationnels nouveaux qui font que l’on se rencontre réellement… Et là on n’est pas arrivé !!!!

 

La vie sociale de notre village ne pourra se reconstruire qu’au travers de rituels, activités, actions solidaires encadrés par un faisceau de vecteurs de communication profitables aux citoyens, rassurants et éclairants… Elle prendra du temps, si elle se construit, et ne pourra exister que si chacun y trouve un intérêt, un gain…

 

Conclusion

 
Je me souviens d’une phrase que l’on attribue très souvent à tort à quelque penseur chinois mais qui est d’un philosophe danois du 18ième ; Sören Kierkegaard qui disait « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin ». Oui, ce qui est facile est parfois la bonne route, mais rarement, et on sait tous que c’est au travers d’efforts constants et réels que le chemin se trace. Quand j’ai dit ça j’ai tout dit et rien dit…

Je reste persuadé que chaque individu a une représentation très personnelle de ce que doit être la vie sociale d’un village. Je sais que ne rien faire est la réaction naturelle quand on considère la route trop pentue.

Je crois désespérément trop en l’homme pour accepter que l’individualisme prôné par l’exemplarité du monde libéral dans lequel nous avons tous plongé en aveugle depuis les années 80 du siècle dernier, soit le seul fonctionnement possible. Le plus facile, certes… mais au prix d’une sauvagerie de la vie  économique et sociale que depuis seulement quelques semaines, nous sommes à même d’apprécier, étant persuadés en plus, à force d’écouter les hommes détenant le pouvoir aujourd’hui, que le pire est devant nous, que le pire est la seule route. Miracle de la peur et de l’absence de compréhension du système, nous attendons, la tête sur le billot, que le couperet tombe, allant même jusqu’à « comprendre » les décisions que vont prendre les gouvernements.

Voilà ce que nous ne devons pas faire à notre petit niveau, dans notre village ; s’en remettre aux autres pour inventer une sociabilité acceptable… Non au repli sur soi, oui aux échanges et aux discussions qui font grandir, car elles nous forcent à réfléchir différemment. Non au repli sur soi devant l’écran gris qui dégueule chaque jour sa soupe nauséabonde pour nous confiner dans un comportement de consommateur d’idées et de coca-cola… Pour nous sauver de ce consumérisme qui nous dévore, accomplissons des actes citoyens gratuits: allons vers l’autre qui passe dans la rue, saluons-le, apprenons à le connaitre, découvrons les richesses de nos différences, proposons notre aide quand la situation le permet au lieu de détourner la tête, soucions-nous des personnes âgées isolées, réprimandons un enfant qui détruit un bien privé ou public, ramassons un papier qui traine sur la route, bref, vivons en société. Ensuite, nous trouverons moins difficile le chemin qui nous permettra de reconstruire une sociabilité de village…

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