Centenaire de la mort de Marius Cazeneuve

 

« Si Pomone et Cérès désertaient nos coteaux,

Si la liqueur vermeille manquait à nos tonneaux,

Si du soleil enfin, la Terre restait veuve,

Je n’en accuserais que Monsieur Cazeneuve… »

Victor Hugo

 

Imaginez que vous êtes en grande conversation avec des amis.

Soudain une envie irrésistible vous saisit le bas du ventre…et vous urinez publiquement de l’avoine !

C’est l’aventure qui arriva à une brave femme de mon village –Bondigoux en Haute-Garonne – au tout début du siècle, et que ma grand-mère me raconta parmi les nombreux tours de magie du célèbre illusionniste Marius Cazeneuve.

 

Le samedi 12 octobre 1839 à 7h du matin, Bernard-Marius Cazeneuve naît à Toulouse au 20 de la rue des Blanchers, tout près de la Garonne et non loin des vestiges de l’ancien palais des Wisigoths qui s’appuyaient sur le rempart romain de Saint-Pierre-des-Cuisines.

Sa mère, Jeanne Gazaignes est née le 21 janvier 1816 près de Villemur- sur-Tarn à Bondigoux où son grand-père était sabotier. Son père, Charles-Pierre Casanova, est d’origine catalane du côté paternel (né à Palma de Majorque) et auvergnate du côté maternel.

 

Après une vie d’écolier jalonnée d’espiègleries envers ses camarades (des tours pendables déjà !), Marius entre à l’école d’équitation où il interrompt vite ses études pour des raisons financières. Il va alors utiliser ses connaissances naturelles de l’Espagnol comme interprète et il devient un brillant écuyer dans la troupe du « Cirque Oriental » de Madrid.

 

Après un séjour à Lyon dont il dirige le théâtre lyrique, il revient à Toulouse pour devenir l’élève de Bosco, le grand prestidigitateur de Turin. Un magicien étonnant Il fera ainsi ses débuts au théâtre Moncavrel de Toulouse, 7 rue Lapeyrouse.

Après un premier tour du monde, il triomphe aux Tuileries devant la Cour Impériale en 1863. Le 19 novembre de la même année c’est du délire à Toulouse : prophète en son pays, il tire son sabre pour trancher la tête d’un volontaire ; mais ce soir-là, personne n’ose monter sur scène… Qu’importe ! Marius tranche alors sa propre tête et la présente à la foule ahurie !

Un autre jour il déambule sur un marché à la volaille : ici il attrape une oie morte…et la ressuscite ! Là il prend un œuf frais dans le panier d’une paysanne, il le casse…et y découvre un trésor !

 

A Bondigoux dans sa famille maternelle, ma grand-mère l’a vu transformer le café qu’on lui apportait en chocolat au lait. Mieux encore : un soir, un habitant du village, Théophile Auriol, accouchera d’un poupon…avec toutes les douleurs de l’enfantement ! Et si Marius arrivait en retard à son spectacle, il demandait aux spectateurs contestataires de mieux observer leur montre : stupéfaction ! Elles marquaient toutes l’heure exacte du début de la séance !…

Marius Cazeneuve, Jules Garipuy, Léon Tanzi: trois habitués du Gymnase Léotard (Lithographie de Dulac – 1869) Un scientifique autodidacte Marius a la passion des livres. Il s’intéresse à toutes les sciences et apprend la physique, les mathématiques, la chimie, la médecine, la mécanique, l’astronomie et les sciences occultes. Il est l’auteur de nombreux travaux scientifiques.

Mathématicien et astronome, il décrit « son » voyage au pôle Nord et les possibilités d’itinéraires pour l’atteindre, lors d’une conférence à Saint-Denis de la Réunion en juillet 1886, soit 23 ans avant la découverte de ce même pôle par le docteur Cook et les querelles qui s’en suivirent notamment avec Nansen et Rasmussen. C’est une de ses inventions : l’astrographe qui lui permit de tracer la route du pôle.

Quelques Travaux scientifiques de Marius Cazeneuve Calendrier perpétuel instantané pour toutes les époques, avant et après Jésus-Christ, approuvé et recommandé par la Société Astronomique de France, 3e édition – Charles Delagrave éditeur Table Astronomique pour trouver toutes les éclipses passées et futures, éditée par la Société Astronomique de France, approuvée par Camille Flammarion. Règle à latitudes et longitudes et Horaire universel instantané – Delagrave Le Calculateur Cazeneuve : Appareil pour faire instantanément toutes les opérations arithmétiques, sans poser aucun chiffre et sans connaître les règles des calculs. Appareil indispensable aux professeurs, aux banquiers, aux commerçants et dans toutes les familles

– Delagrave Méthode instantanée pour trouver l’intérêt de n’importe quelle somme pour tous les taux et pour n’importe quel nombre de jours (Ce tableau se met dans tous les portefeuilles de poche)

– Delagrave Appareil pour transformer les pentes métriques en degrés du cercle , et les degrés du cercle en pentes métriques

– Delagrave Lunomètre Cazeneuve, perpétuel et universel, pour trouver l’âge de la lune, le lever et le coucher de cet astre sur toutes les latitudes du globe

– Delagrave Astronographe Cazeneuve, permettant de résoudre instantanément tous les problèmes qui s’adressent à la sphère terrestre

– Astrolabe Cazeneuve, règle astronomique mobile, donnant sans calcul, pour tous les jours, la hauteur d’un astre au-dessus de l’horrizon à l’heure de son passage au méridien pour toutes les latitudes, et sa distance au pôle

– Calendrier musulman perpétuel jusqu’à la fin des siècles. Présente une méthode simple et facile permettant des calculs par ailleurs fort complexes à Alger, 1896

L’Aventure est à la mode en cette seconde moitié du 19e siècle. Marius Cazeneuve fait quatre fois le tour du monde entre 1860 et 1886.

Le 10 mai 1876 il est à New-York le jour même de l’inauguration de la statue de La Fayette… qu’il n’a pas osé tout de même faire disparaître !

Toutes les cours d’Europe se le disputent et veulent profiter de ses expériences de prestidigitation. Il est à Saint-Pétersbourg l’invité du Tsar en 1865, chez le sultan du Maroc en 1866, avec le roi Victor-Emmanuel d’Italie en 1870.

Devant les rois d’Espagne et du Portugal en 1872, il fait germer une graine d’orange : un oranger croît, fleurit, donne des fruits que Marius distribue généreusement à ses hôtes royaux ! De même à la cour d’Angleterre, il obtiendra mystérieusement du café que tout le monde boira ! Partout où il passe, on lui épingle une décoration, ce qui lui vaut d’être bientôt qualifié « d’homme le plus décoré des cinq parties du monde » par « Le Petit Journal » du 6 septembre 1878.

Le 4 décembre 1866, il passe à Toulouse pour épouser sa gracieuse partenaire Marie Alexandrine Doublet alias Sybille Alice dont Lamartine célèbrera les qualités. Trois enfants naîtront de cette union.

En 1874, Marius Cazeneuve fonde à Toulouse un « Institut du Progrès », une sorte de ligue anti-superstitieuse, dont Victor Hugo sera membre…tout comme le shah de Perse.

Dans le cadre de l’exposition universelle de 1878 à Paris, le ministre de l’Instruction Publique convoque des instituteurs venus des quatre coins de l’hexagone pour assister le 21 août à une conférence anti-spirite dans le grand amphi de la Sorbonne. Cazeneuve s’adresse à eux en ces termes : « Combattre l’erreur, propager le vrai, telle est ma devise ; c’est aussi la vôtre Messieurs, car vous êtes les missionnaires du Progrès ! » Il dit à l’adresse des spirites : « Tout ce que vous faîtes, je le ferai, sans que j’ai besoin de l’obscurité ; je vous défie de faire ce que je fais […] Ce que je fais ? Rien de surnaturel : des trucs… » Et il reproduit devant l’assemblée médusée les expériences les plus extraordinaires des médiums de l’époque !

L’une de ses aventures les plus connues est son voyage à Madagascar. Nous sommes, ne l’oublions pas, après la défaite française de 1870, en pleine période de colonialisme des Etats européens qui se disputent l’Afrique et l’Orient, aventure qui trouvera son point d’orgue dans la conflagration mondiale de 1914. Dans ce contexte, l’Angleterre et la France s’affrontent pour la suprématie sur Madagascar par missionnaires anglicans et catholiques interposés.

En juin 1886, Marius Cazeneuve se repose à La Réunion. Ranavalona III a 20 ans et règne sur Madagascar, « affligée d’un mari âgé, au nez gros, busqué et épaté, les moustaches teintes sauf à la racine du poil… » ; un mari premier ministre qui la retient enfermée dans son palais. Marius entreprend alors de son propre chef la conquête de la reine par ses tours de magie…et de Madagascar par contre-coup pour le compte de l’Etat français. Ranavalona III Née à Tananarive en 1862 Décédée à Alger en 1917 Après avoir fait échouer un traité entre Londres et le Premier Ministre malgache, Cazeneuve doit regagner la France, car sa position est devenue intenable face aux Méthodistes anglais qui ne manquent pas une occasion de médire sur ses relations privilégiées avec la reine Ranavalo. Les événements évolueront de telle sorte qu’en 1894 le ministre français de la guerre enverra un corps expéditionnaire de 15000 hommes : le 30 septembre 1895 Madagascar est conquise ; Ranavalo reconnaît le protectorat de la France. Dans la soirée du dimanche 22 septembre, un grand bal populaire célèbre cette expédition sur la place du Capitole à Toulouse. Des ballons lumineux multicolores illuminent les valses, les polkas, les branles et les quadrilles dits « des belles-mères ». Un fort vent d’autan souffle depuis trois jours sur les neurones de cette foule déchaînée… Soudain des cris annoncent une bagarre entre un ouvrier maçon (Jean Bombail) et un gitan (Paul Batiste dit Rabé) qui « se flanquent une peignée ». Une émeute générale s’ensuit et durera quatre jours : le 25 une 10 foule de jeunes part du Busca où habite Bombail et se dirige vers Saint- Cyprien pour chasser le gitan !… Nous sommes loin de Tananarive… Le 6 février 1896, Cazeneuve donne une conférence au cercle militaire d’Alger sur « le passé, le présent et l’avenir de Madagascar », à la veille d’un nouvel envoi de troupes vers la Grande Ile où une révolte se prépare. Or c’est l’époque où l’armée française est désorientée par l’affaire Dreyfus…Mais l’on ignore à ce moment, que le Comte Esterhazy, chef de Bataillon, a livré aux Allemands le 6 septembre 1894 une note sur l’expédition projetée alors vers Madagascar. L’insurrection prévue par Marius éclate. Mais le 8 août 1896 Madagascar est déclarée « colonie française ». Galliéni débarque dans l’île et Ranavalo est exilée à La Réunion puis transférée en Algérie. En juillet 1901 Cazeneuve accompagnera la reine de Madagascar dans le train d’Agen à Toulouse. La « Lenga Mondina » Le Journal de Toulouse du 3 avril 1921 raconte qu’à Athènes en 1867, Marius Cazeneuve fut accueilli aux accents de « La Toulousaine » exécutée par la musique royale. Marius Cazeneuve « L’homme le plus décoré des cinq parties du monde »

A Tananarive en 1885, ce fut un Malgache qui entonna ce même refrain : Ô mon paìs ! Ô mon paìs ! Ô Tolosa ! Ô Tolosa ! Qu’aimi tas flors, ton cèl, ton solehl d’or… …Et enfin en 1896 au pied de la Cordillère des Andes, il eut l’agréable surprise d’entendre l’hymne toulousain chanté par un groupe de gauchos : c’étaient des enfants du Languedoc qui avaient émigré là-bas pour se livrer à l’élevage et pour enseigner la culture du tabac aux Indiens ! Arrivant une autre fois à Tananarive, il est escorté jusqu’au Palais Royal par un gradé qui l’aborde en ces termes : « Adissiatz Mossu, cossi anatz ? »…Cet officier malgache était un ancien élève des Jésuites toulousains !

Marius aimait raconter d’autres anecdotes semblables où sa langue maternelle jouait un rôle amusant, comme nous allons le voir dans ce qui suit.

« En mai 1885, vers la fin de la guerre du Tonkin, un mandarin fut envoyé à Hanoï pour parlementer. Les Français virent arriver, majestueux, un gros bedon tout enveloppé de soie, surmonté d’une boule de graisse percée de deux petits trous qui étaient des yeux. Cela marchait, ou plutôt roulait sous un grand parasol de cérémonie. Devant ce ventre imposant, un matelot du Cachar, un Toulousain, ne put retenir cette exclamation : Bietazé, drôllés, aquiou n’y a un qu’a pas totjorn mandjat dé patanas ! (Eh bien, les enfants, en voilà un qui n’a pas toujours mangé que des pommes de terre) Le ventre tourna sur son pivot, darda ses petits yeux sur le matelot et, avec le plus pur accent de notre faubourg Saint-Michel, le mandarin riposta : N’ai belèou mandjat mait qué tu, grand féniant !… (J’en ai peut-être mangé plus que toi, grand fainéant). Le mandarin était originaire de la rue du Gorp à Toulouse… » Voici encore ce qui, d’après Cazeneuve, arriva à l’explorateur Dupuis : « Celui-ci, se trouvant à Alexandrie, voulait aller jusqu’à Assouan par voie ferrée d’abord et par le Nil ensuite. Or, dans son compartiment, se trouvaient des « Anglais » du Régiment des Gardes. Dupuis, ne portant évidemment pas l’uniforme des soldats anglais, était suspect aux yeux de ces derniers. Ils le regardaient en dessous, puis le toisaient de la tête aux pieds… Et, à un moment, l’explorateur entendit l’un des gendarmes dire à l’autre : – Qué pensos tu d’aquèl typé ? –Sabi pas trop, mas per iou, diou ésser un Prussien !… Les deux « Anglais » étaient natifs de Blagnac ! »

Le samedi 12 avril 1913 à 17h, Marius Cazeneuve décédait dans sa maison du quartier Saint-Michel à Toulouse. Toute la ville assista à ses obsèques, de l’église Saint-Exupère au cimetière de Terre Cabade. Son cercueil placé dans le dépositoire en attendant vainement un caveau fut finalement descendu dans la fosse commune !

Pierre Benoît dans son roman sur « Le Commandeur » saura utiliser les aventures fabuleuses de Marius Cazeneuve en les transformant habilement pour les besoins de son histoire. Et quel plus joli tour de magie pouvait imaginer notre illusionniste occitan que la disparition de son propre cadavre au cimetière toulousain ?…

 

Jòrdi LABOUYSSE