Serf ou homme libre au moyen âge

On imagine très souvent que tout paysan de cette époque ne pouvait être que serf; il n’en était rien…

Les paysans, ceux qui résident dans de grands domaines ou manses n’ont pas tous le même statut juridique et les manses, dans les inventaires, sont définies comme « manse servile » ou « manse ingénuile » (franc, libre).

Cette différence reflète des disparités économiques : les manses serviles sont plus petits que les manses libres qui sont la plupart du temps des tenures de laboureurs, équipés d’un attelage de culture performant, alors que les manses serviles sont exploités à bras.

Les manants qui peuvent être des hommes libres ou colons ou serf, sont ceux qui tiennent des manses, ils doivent des jours de corvée à leur seigneur en fonction de la surface du manse concédé et de leur statut. On peut alors transmettre à ses héritiers le manse ingénuile alors que les serfs ne peuvent rien transmettre. Un manse reste la propriété du seigneur tout du moins jusqu’au 9ième siècle.

Ci-dessous un texte du 9ième siècle du domaine de Paliseau appartenant à l’église. On comprend mieux le fonctionnement des manses. Et que rien n’est bien défini en fonction du statut.

« – Walafredus, colon et sa femme, nommée Eudimia, gens de Saint Germain, ont avec eux deux enfants, Walahildis, Leutgardis.

 Walafredus tient deux manses ingénuiles, ayant sept borniers de terre arable (7 ha), six arpents de vigne (3 ha) quatre arpents de pré (2 ha). Il paie pour chaque manse une année, un bœuf, l’année suivante un goret, et quatre deniers pour le rachat du service du transport du bois, deux muids de vin pour la paisson, une brebis avec un agneau. Il laboure quatre perches pour les blés d’hiver (1 perche vaut 51 centiares) deux perches pour ceux de mars. Il fait des corvées, des charrois, des manutentions et des coupes de bois autant qu’on lui en demande. Il doit trois poulets et quinze œufs.

– Hairmundus, colon et sa femme colone, nommée Haldrada, gens de Saint Germain, ont avec eux cinq enfants nommés Elison, Hildegaudus, Eliseus, Theudildis, Hairiueo.

Il tient un manse ingénuile ayant dix borniers de terre arable, deux arpents de vigne, un arpent et demi de pré. Il doit les mêmes redevances que le précédent…

– Ebrulfus, colon et sa femme, esclave, Ermenildis, ont avec eux quatre enfants, ils tiennent un manse et paient un bœuf par année. Teutgardis, esclave de Saint Germain a avec elle son enfant, Teutgaria. Ces trois familles, tiennent un manse ingénuile ayant quatre borniers et un ansage de terre arable, quatre arpents de vigne, deux arpents de pré. Ils travaillent huit arpents dans la vigne du maitre. Ils paient deux muids de vin pour la paisson et deux sétiers de sénevé…

– Ermenoldus, esclave, et sa femme, colone, nommée Marta, gens de Saint Germain, ont avec eux, quatre enfants, Ermenbertus, Ardegarius, Armenardus et Ingalsindis.

– Maurus, esclave, et sa femme, libre, nommée Aclehildis, gens de St Germain ont deux enfants. Il y a aussi Guntoldus, colon de Saint Germain. Ces deux hommes tiennent un manse servile ayant deux borniers de terre arable, deux arpents et demi de vigne, un arpent et demi de pré. Ils travaillent dans la vigne du maitre huit arpents. Ils paient quatre muids de vin pour la paisson, deux sétiers de sénevé, trois poules, quinze œufs. Ils doivent des manutentions, des corvées, des charrois.

On remarquera que des hommes non serfs, peuvent tenir des manses serviles. Inconvénient, ils ont les mêmes contraintes que les serfs et doivent la moitié de leur temps à leur maitre.  

 

Un colon est un descendant des colons romains. Rattachés à une villaé, ils étaient entre l’esclave et l’homme libre. Ce terme latin est de racine colo, colere « habiter, cultiver » et de sens dérivé : « cultiver à la place de quelqu’un d’autre, habiter en lieu et place de quelqu’un, le représenter ». C’est le sens même de tenancier d’un domaine et le sens plus général connu pour « colon » et « colonie » se rattache à ce sens premier.

 

On pense que la population servile constituait au 9ième siècle de 5 à 15% de la population paysanne.

Les serfs peuvent être des esclaves de naissance ou pas.

Voici d’autres conditions de mise en servage :

  • L’entrée dans la condition servile peut se faire par le mariage avec un serf ou une serve: « le pire emporte le bon », du moins jusqu’au XIIIe siècle, après cela restera valable seulement pour la femme.
  • La soumission d’un homme libre au servage, par exemple par le refus de service d’ost.
  • La résidence en « lieu serf », « l’air rend serf » (un an et un jour après la tenure servile.)

Considérons cependant le déclin du servage grâce aux actes d’affranchissement (abrègement de fief, déjà au 11ième, un peu plus au 12ième siècle et encore au 13ième siècle. Il s’agit là d’un mouvement historique lié à l’action des rois), à l’abandon de la tenure servile et au développement de la résidence en lieu de liberté (villes libres, l’adage : « l’air rend libre »).

 

Les anciens esclaves ou serfs deviennent des « dépendants », ils n’étaient jamais complètement libres, et restaient, eux et leur descendance, sous le contrôle du maitre.

Le mariage accordé aux esclaves par l’église en faisait de fait des hommes libres, car ils fondaient une famille catholique, et par règle, aucun catholique ne pouvait être esclave sur les territoires européens (on peut donc supposer que les serfs avaient été maintenus, volontairement ou pas en dehors de l’église catholique ; qu’elle était donc leur religion ?).

Et ce mouvement d’affranchissement se fit en parallèle avec la tenure de manses ingénuiles par des serfs « l’air rend libre ».

 

Etre libre, s’était pouvoir se marier librement, transmettre ses biens, signer des contrats, témoigner en justice.

L’essentiel des terres au 9ième siècle étaient détenues par des hommes libres, qui pouvaient s’exprimer au travers de diverses assemblées laïques ou religieuses. Si la frange supérieure des hommes libres formait la noblesse, l’inférieure était constituée par les pauvres libres, entre les deux on trouvait les corporations d’artisans et autres notaires, chirurgiens, etc.

Au fils des années, la pression des puissants transforma les pauvres libres en pauvres dépendants, ayant dû céder leurs terres au seigneur. Il suffisait de convoquer pour l’ost les pauvres libres pour mener une guerre, pendant les moissons, pour qu’ils soient contraints de vendre leurs terres pour survivre en hiver, ou bien une expédition plus virile pouvait réduire tout velléitaire…Les rois de l’époque essayèrent de lutter contre ces méthodes en allégeant l’ost des paysans.. Mais rien n’y fit… une lente mais sournoise érosion des biens transforma en quelques siècles la population « libre » en « dépendants »…

 

D R

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