Ubérisation de la société, et alors ?

Le monde du travail change en fonction des évolutions de la société et parfois il se produit l’inverse ; la société évolue en fonction des changements du monde du travail (rappelons-nous les congés payés en 1936, les 35 heures tant décriées en 1996).

Pourtant une nette résistance aux évolutions du monde du travail créé toujours des crispations, elles sont de véritables secousses sismiques qui parfois nous surprennent par leur violence.

Evoluer, c’est parfois mettre en danger un système. Le monde du travail est devenu au 20ième siècle à force de combats, le socle d’une nouvelle organisation de nos vies personnelles par plusieurs vecteurs :

  • Tout d’abord, par l’invention du CDI, il est impossible de créer un patrimoine au travers de crédits sans CDI, qui est bien la fondation du socle…
  • Puis, parce si un contrat de travail donne au salarié des revenus en contrepartie d’un labeur, il lui permet surtout de vivre en consommant, depuis la fin du 20ième siècle, de plus en plus de services au-delà du juste nécessaire, remisant même le juste nécessaire au second plan pour assurer sa survie.
  • Ensuite l’actuelle organisation du travail est le canal par lequel s’est bâtie la solidarité de notre pays, prélèvements forts sur le travail pour financer la santé et les aides diverses (allocations familiales, allocations chômage, les retraites, etc…)
  • Le travail donne à l’individu une existence dite « normale », une légitimité sociale forte face aux inactifs considérés alors comme hors du jeu économique
  • Il organise par strates la société humaine avec des passerelles accessibles aux plus méritants, les plus travailleurs ou les plus malins, afin de parvenir à s’élever dans la société

Peu souhaitent que cette organisation subisse de trop profonds changements, qui risqueraient de mettre en danger leur propre avenir ou existence… Paradoxalement, la liberté d’entreprendre est facilité par la numérisation du monde qui fait fi des distances, des frontières, des barrières douanières, des règlementations nationales et des corporatismes aux statuts certes protecteurs mais si contraignants. Emerge donc l’Ubérisation qui rend libre et esclave à la fois. L’Ubérisation met donc en danger les lois du travail en ignorant les financements de la solidarité puisqu’elle la considère comme une contrainte, aussi elle propose un modèle sans nation puisque virtuel.

Ne nous leurrons pas, l’évolution de notre société libérale sur le modèle actuel fera que demain tout le monde sera auto-entrepreneur ou free-lance au service des autres dans un système Ubérisé global. Seule une catastrophe économique, ou climatique ou géologique pourrait aujourd’hui changer les règles qui régissent notre monde.

 

Que peut-on Ubériser ?

Le privé parce que tout patron pourra utiliser des fournisseurs de prestations comme c’est déjà le cas quand on parle pudiquement de sous-traitants alors que l’on a affaire à des loueurs de « viandes » ou parfois de « cerveaux ».

La fonction publique, car elle se réduira comme une peau de chagrin, la santé, la défense, l’éducation, la police pourront être Ubérisés, la sécurité sociale, les aides sociales, le système des retraites seront progressivement réduits et transférés au secteur privé, car plus finançables par des prélèvements sur le travail. La douane a déjà disparu… Le fisc sera bien la seule niche de fonctionnaires si l’on ne revient pas à un principe d’affermage comme avant 1789. Quid de la justice qui pourrait bien revenir vers les religions…

Je vous rappelle qu’en Belgique 20% de la population est déjà sous un statut d’auto-entrepreneur ou de free-lance…

 

Comment nous préparer à cette situation nouvelle ?

Voilà le problème car vous aurez bien compris que les Ubérisés seront mal payés et corvéables à merci, sans possibilité d’accès à la propriété au travers de crédits. Les banques existeront toujours mais elles seront sur un autre registre que celui du crédit aux particuliers, elles seront sur celui des prêts à court terme ou dans des opérations liées au devenir des grandes entreprises, et surtout sur la vente de produits financiers de plus en plus sophistiqués…

Quand on réfléchit aux secteurs épargnés par l’Ubérisation on ne voit rien de bien clair… Aussi je vous propose de raisonner autrement.

A part ceux qui seront du bon côté de l’Ubérisation, les dirigeants des plateformes d’Ubérisation ou les grands dirigeants des banques ou entreprises aussi bien de services qu’industrielles mondiales, les autres seront du mauvais côté. Je rappelle qu’avant la révolution de 1789 beaucoup de nos ancêtres étaient des journaliers ou brassiers, salariés payés à la tâche ou à la journée, sans aucune certitude sur la durée du travail proposé…

 

Quels sont les services ou produits qui vont rester indispensables dans vingt ou trente ans ?

Un fait tout d’abord : plus nous allons avancer dans le temps et plus « l’usage » va primer sur la « propriété ».

Acheter ou louer ne sera plus la vraie question. On loue déjà un véhicule adapté au besoin et au temps, une camionnette pour transporter du matériel à un moment donné, une décapotable pour partir en week-end, etc… Idem pour l’électroménager, les Smartphones, les vêtements, la vaisselle, les lieux de résidence… Nous allons vers ce monde et les nouvelles générations y sont déjà en plein !  On peut donc supposer que les industriels vont bientôt vendre du service et non plus du matériel… Ils fabriqueront des produits pour multipropriétaires et surtout pour des locataires. Alors, on peut imaginer que la vente de produits finis va disparaitre au profit de la location via Internet sans intermédiaire et sans contrôle de l’état…

Les fermes industrielles, les transformations agroalimentaires de basse qualité vont se développer de plus belle car les services de la santé publique chargés du contrôle des bonnes pratiques auront disparu, au profit de l’autocontrôle ou de l’Ubérisation des contrôles qui nous amèneront souvent devant les tribunaux, à l’hôpital privé ou à la morgue…

Alors oui, tout ou presque peut être ubérisé.  Et il restera à nous tous qu’à produire des produits « niches », une niche sera à terme un produit de qualité sanitaire ou technique supérieur à la moyenne ou indispensable et complexe…

 

Alors que faire ?

Relancer le troc, les monnaies locales, la solidarité citoyenne, l’auto gestion familiale élargie, sortir du consumérisme galopant en triant le nécessaire du superflu… Et puis comme toujours, s’en sortiront le mieux ceux qui seront possesseurs de terres et d’outils de production vivrière…

Il y a eu dans l’histoire multimillénaire plusieurs exemples de repli ou de changement brutal dans nos sociétés. Les sociologues ont remarqué alors que le premier effet à un changement violent (peste, économie défaillante, guerre) était situé dans le noyau de la famille élargie. Quand tout allait bien les familles éclataient, les égoïsmes prenaient le pas sur la solidarité, les enfants quittaient assez vite la famille parentale, et au contraire quand la vie devenait compliquée les familles se regroupaient autour d’un ancien, et la règle était de mettre au pot commun les efforts, les outils et les bénéfices, jusqu’à ce que cela aille mieux et que de nouveau les liens familiaux se distendent.

Les alliances d’alors, entre différentes familles au travers des mariages n’avaient qu’un but ; conforter et structurer un groupe de plus en plus puissant afin de mieux affronter le problème de la survie…

Nous pouvons supposer alors que le monde à venir devra compenser le retrait de la solidarité nationale en construisant une solidarité rapprochée, clanique, villageoise, et familiale de qualité.

Nous devrons reprendre en charge nos anciens, les malades, les faibles, les démunis, nous devrons reprendre à notre compte un minimum de production alimentaire de qualité, nous devrons abandonner peut-être notre frénésie aux déplacements lointains et fréquents, nous devrons certainement reprendre à notre compte l’instruction de nos enfants, la formation à des métiers indispensables. Et si l’état devenait défaillant, nous devrions reprendre à notre charge les fonctions de défense et de police…

 

Tous ces changements ont bien sûr des conséquences. Les grands risques que j’y vois sont un fort développement de la violence, individuelle de survie, et collective d’expansion afin de garantir la dite survie et, l’émergence de gourous ou « grands prêtres » qui tenteront d’étendre leur pouvoir au travers d’une religion refuge qui permettrait aux plus fragiles de trouver un peu d’espoir et d’apaisement…

 

Alors que faire face à l’évolution des règles du travail ? Je n’en sais rien hélas….

L’avenir du monde a hélas échappé depuis longtemps à nos états nationaux… Préparons-nous à nous retrouver seuls face aux difficultés à venir.

 

 

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